Pete, jamais là où on l’attend – suite

Le domaine de Villette à Conches (Genève) a accueilli les toiles du très rock’n’roll Pete Doherty. Des esquisses intimistes qui croquent les affres identitaires de l’artiste, entre sang, encre et seringues.

Quand Peter ne triture pas sa gratte, il crée. Et ça dure depuis longtemps. Le public le connaît pour son instinct musical inclassable. Il y a eu les Libertines d’abord, des ecchymoses sur fond de Strokes, des sentiers battus sur les traces de Johny Rotten. La célébrité, ensuite. Le talent, le tumulte des relations de groupe, et la drogue bien sûr.  Puis les Babyshambles. Les tabloids, toujours. Mais ce que l’on ignorait, c’est que Pete ne s’arrête jamais. Il n’a de cesse de concevoir, composer, réinterpréter des gestes dans un univers, puis dans un autre. Cette intertextualité ignorée, c’est l’écrivain français Géraldine Beigbeder qui a eu le flair de la déceler. Le nom vous dit quelque chose pour sûr ; il s’agit de la cousine de Frédéric.

Pour l’écrivain, qui est également sa curatrice , Pete Doherty, c’est l’illustration du «wild genius child». Il crée par élans, par moments et par besoin irrépressible, comme l’enfant le ferait, fragile et sans ordonnance. Sans limites, il teste ces dernières, affranchi de la peur de la mort, à travers diverses substances ou expériences. Sans limites également sont ses moyens d’expression: Plume, crayon…ou seringues. Textures, matières ou liquides. Photos, lettrisme et peinture. Pete colle, ramasse et récupère. Jusqu’à son propre sang. Et dans ce capharnaüm qui lui ressemble tant, difficile pour l’oeil de s’y retrouver. L’on est loin des œuvres contemporaines sous-tendues par quelque galandage intellectuel. Apprendre que ses visions font l’objet d’une thèse pourrait faire sourire. Et pourtant, à s’égarer dans son monde intérieur, on est aimantés. Au goût de l’inachevé, on devine que rien n’est léché pour le show. Les toiles parlent, atones, d’un gouffre identitaire. Le chaos aux relents surréalistes se cristallise autour de la question du moi, et de la destinée.

Dans ses découpes comme dans ses textes, le monde intérieur de Pete semble tapissé d’angoisses, de révoltes, et d’un besoin inconditionnel de liberté. Il y a la peur des dealers, récurrente, et heureusement, les figures qui l’ont imprégné, comme Amy Winehouse. Dans la masse, des petits bijoux sont sertis dans un geste brouillon. Il y a ces auto-portraits sans visages, puis ces collages de Marylin Monroe, devenue une icone, un peu comme lui. Le Temps l’a bien résumé, Pete «…pourrait être un artiste d’art brut s’il n’était pas si célèbre ». Mais Pete, pour l’heure, est affecté à la case des jeunes trublions de la scène rock, dont la virtuosité se nourrit autant qu’elle se heurte aux états d’âme que l’on reconnaît aux poètes maudits.

Géraldine Beigbeder a été séduite par cette abondance de productions artistiques, enfantines mais terriblement sérieuses. « Son oeuvre pointe les travers de notre société tout en s’inspirant de sa propre existence, dans le sens où l’art et la vie ne font qu’un», explique-t-elle.  Selon ses mots, Pete est multi tâche, un trait qui fait partie de son «système cérébral». L’enfant d’Albion crée par automatisme. A 16 ans déjà, il se démarque en remportant un concours de poésie organisé par le British Council. Un tempérament dont la nature n’est pas sans rappeler celle d’un autre enfant terrible de l’art, Jean-Michel Basquiat. Avec cependant une mission pour se maintenir parmi les vivants : «Nous, les artistes, devons positiver, perpétuer les dernières notions d’intelligence et de beauté dans un monde qui va à sa propre perte ».

Une rencontre, le bras en sang

La rencontre entre Géraldine Beigbeder et le chanteur se fait à Camden. Lui, une machine à écrire en bandoulière, un imper noir, des chaussures élimées des années cinquante, sans lacets. Elle, déjà fort instruite en ce qui concerne le personnage, fort peu étonnée par le mélange de sang et de peinture qui dégouline de son bras. Aux journalistes, elle décrit Pete comme un garçon solaire, «rien à voir avec l’image qu’on en a vu de l’extérieur». A l’occasion de cette première entrevue, l’artiste lui dévoile quelques productions secrètes, tapies dans le coffre de sa jaguar collector. L’enfant d’Albion se sent en confiance. Une  collaboration naît, et l’ex-tôlard se prend au jeu. «Il est parti à Berlin avant le début de l’exposition. Il n’a pas arrêté de dessiner et de créer en vue de ce projet », nous avise Christophe Lamps, l’un des organisateurs de l’exposition.

Car c’est là où l’artiste intrigue. Pete n’est jamais là où on l’attend. Il ne peut s’empêcher d’aller au bout des choses, et de les faire avec talent. Comme pour son rôle d’Oscar dans le film Confession d’un enfant du siècle, où le costume de dandy et d’acteur semblent taillés à sa mesure. Pete, en définitive, c’est un enfant du star-system dont il rejette les composantes pour  les réassembler à sa façon. Il se consume lentement, mais refuse de partir sans laisser de trace. Des traces, d’ailleurs, il n’en manque pas. Traqué par la presse, il est devenu célèbre pour ses frasques, ses cures de desintox, ses conquêtes qui font jaser, dont Kate Moss. Et Charlotte Gainsbourg, sa compagne de tournage, dont il révèle la liaison au magazine NME, alors pris «par trop de rhum et de coke ce jour-là ».

L’artiste conçoit et conçu

Pete est un nostalgique. Il écrit à la main, encore. Aime le XXe siècle. Il vit à présent dans un appartement, dans le 17e arrondissement, à Paris. Il apprend à maitriser la langue de Rimbaud, à qui certains le comparent. Il a ses maîtres, comme Oscar Wilde. Son amour pour la littérature et la musique lui aura coûté sa vie sociale en période d’adolescence. Aujourd’hui, il le lui rend bien. Mais avec quelques retenues. Est-il cet artiste complet dont les critiques vantent l’instruction, et saluent l’intertextualité? Sa curatrice le présente comme cet idéaliste aux contours bien définis. Mais il n’est pas sûr que cette vision concrète et politique soit celle du chanteur. Car l’empreinte discursive de sa curatrice se découpe en filigrane. Pete rêverait d’une contre-culture. Il voudrait laisser le système actuel, asphyxiant, aux abois. Se voit écrire un manifeste. Et dresser «haut dans le ciel un drapeau» sur les cendres de l’ancien ou d’un nouveau régime.  Comme l‘a expliqué Géraldine Beigbeder sur les ondes de la RTS, «le nom de l’exposition Flags from the old regime fait écho à une période où la masse populaire a été poussée à penser différemment sa relation au politique». Une thématique qu’elle aborde elle-même dans son dernier roman, Larguée en périphérie de la zone politique et autres petits désordres organiques. Ce titre à rallonge interroge l’influence du politique dans la vie quotidienne, en commençant par l’élection de Nicolas Sarkozy.

Pour l’heure, les toiles de Pete Doherty restent accessibles, dans une fourchette de 5’000 à 6’000 euros.

Delivery – Babyshambles

 

Photos @nicolaslieber

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